La Réforme radicale : anabaptistes et mennonites

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Le 21 janvier 1525, à Zurich, un petit groupe d’adhérents à la Réforme, contestant le baptême des petits enfants, célèbre les premiers baptêmes d’adultes confessants. L’anabaptisme est né. Condamnés par les réformateurs, durement persécutés et exilés, les anabaptistes persisteront pourtant dans leur foi, au fil des siècles. Ils sont à l’origine de nombreux courants comme ceux des mennonites ou des baptistes et leur exemple se lit souvent en filigrane des mouvements de Réveil évangélique jusqu’au temps présent. Bien loin de constituer une mouvance monochrome, les héritiers de l’anabaptisme du XVIe siècle se présentent au contraire dans une extraordinaire diversité.

Ces mouvements précursueurs de l’évangélisme moderne ont fait l’objet d’une présentation solennelle à travers deux allocutions majeures, celles du Dr Neil Blough, professeur à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine et par Sébastien Fath, historien et sociologue des religions, chercheur du CNRS.

Huguenots et anabaptistes, à la rencontre de deux mémoires

Allocution de Neal Blough, Professeur à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine.

Assemblée du Désert (7 septembre 2025)

Neal Blough, professeur à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, a présenté une allocution sur la rencontre des mémoires des Huguenots et des anabaptistes. Il a évoqué la mémoire du Désert huguenot, symbolisant les assemblées clandestines après 1685 et la période d'interdiction de la confession réformée en France.

Blough a fait un parallèle entre les origines communes des deux mouvements, soulignant que les premiers anabaptistes étaient des partisans d'Ulrich Zwingli, un réformateur zurichois. Cependant, des divergences sont rapidement apparues dans les années 1520, notamment sur le baptême des croyants adultes et la séparation de l'Église et de l'État, entraînant des persécutions sévères contre les anabaptistes.

Il a ensuite abordé la cohabitation méconnue des réformés et des anabaptistes à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, au XVIIe siècle, où des communautés des deux confessions ont coexisté malgré les tensions. Blough a décrit cette petite ville comme un exemple de diversité religieuse, où les anabaptistes et les réformés ont partagé des ressources et des liens familiaux, malgré les persécutions croissantes de Louis XIV.

Enfin, il a mentionné un événement commémoratif à Zurich pour célébrer les 500 ans de l'anabaptisme, où des mennonites du monde entier ont été accueillis par des réformés. Cette réunion a symbolisé un pas vers la réconciliation et l'unité, reconnaissant les divisions historiques tout en encourageant la compréhension et l'amour mutuels.

Blough a conclu en soulignant l'importance de la repentance, du pardon et de la réconciliation dans les relations entre les communautés chrétiennes, en s'engageant à construire un témoignage commun basé sur l'unité en Christ.

En voici le texte complet rendu public par le Musée du Désert (Mialet)

Allocution de Neil Blough - Huguenots et anabaptistes, à la rencontre de deux mémoires

Allocution de Neil Blough - Huguenots et anabaptistes, à la rencontre de deux mémoires

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Les radicaux

Fragments d’histoire versifiés, à la manière de l’incomparable Agrippa d’Aubigné

Allocution de Sébastien Fath,

Historien et sociologue des religions, chercheur au CNRS.

A l’occasion de l’Assemblée du Désert 2025 (7 septembre 2025), Sébastien Fath, historien et sociologue des religions, chercheur du CNRS, a prononcé une allocution unique dans son genre, car lui, sociologue de renom, spécialiste de la chose religieuse, a choisi de présenter le mouvement phare de la Réforme radicale, les Anabaptistes ou Mennonites, sur le mode poétique du grand poète Agrippa d’Aubigné. Une performance qui n’est pas passée inaperçue.

En voici le résumé succint :

Sébastien Fath a exploré l'histoire des mouvements radicaux, notamment l'anabaptisme, à travers une série de poèmes. Il souligne le retour des questions tragiques et l'importance de comprendre les défis de la foi moderne.

Le discours se divise en plusieurs sections :

  • Misères : L'auteur évoque des dilemmes de foi à travers des références littéraires, notamment à Sartre. Le mouvement anabaptiste est présenté comme une réponse à la souffrance et à l'injustice.
  • Prince : L'évolution des anabaptistes est décrite, passant d'une théocratie à une approche pacifiste. Des mouvements comme le piétisme et les luttes des Huguenots contre l'autorité sont également mentionnés.
  • La Chambre dorée : Au XVIIIe siècle, la raison émerge, mais les tensions sociales persistent. Des mouvements comme le méthodisme cherchent à réformer la société, tandis que le Great Awakening en Amérique annonce des changements politiques.
  • Les feux : L'oppression des dissidents protestants est soulignée, en mettant en lumière les persécutions subies par les anabaptistes et autres groupes marginaux.
  • Les Fers : Le discours aborde les débats internes au sein des mouvements protestants, en mettant l'accent sur la nécessité de discussions respectueuses et de l'importance de l'engagement social.
  • Vengeances : Fath questionne les conséquences des révoltes radicales et la tendance des groupes à devenir oppressifs lorsqu'ils acquièrent du pouvoir.
  • Jugement : En conclusion, l'historien appelle à une réflexion sur le rôle actuel des mouvements protestants, leur capacité à s'adapter et à contester les normes établies, tout en rappelant l'importance de la radicalité dans la foi.

L'ensemble de l'allocution présente un panorama riche et nuancé des dynamiques historiques protestantes, tout en invitant à une réflexion sur leur pertinence contemporaine.

Et voici l’allocution prononcée par Sébastien Fath le 7 septembre 2025 au Musée du Désert 

Allocution de Neil Blough - Huguenots et anabaptistes, à la rencontre de deux mémoires

Allocution de Sébastien Fath - Les radicaux - Fragments d’histoire versifiés, à la manière de l’incomparable Agrippa d’Aubigné

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Bravo, bravissimo à Sébastien Fath pour son exploit présent, rendre compte de lhistoire mouvementée de ces courants de la Réforme radicale sur le mode poétique, suivant le style particulier d’Aggripa Aubigné.

Petite surprise pour ceux qui trouvent le texte du sociologue et poète un peu hermétique, voici une version diférente de son discours cette fois rédigée selon la prose dont il est coutumier, un travail de réécriture effectué grâce à l’IA Mistral. Saisissant...

Les radicaux protestants : une histoire des marges religieuses

De la Réforme radicale aux défis contemporains

Introduction : Le tragique et l'espérance

La modernité, souvent perçue comme une ère de rationalité triomphante, n’a pas effacé les questions existentielles qui hantent les croyants. Il y a cinq cents ans, l’émergence de l’anabaptisme, mouvement radical issu de la Réforme, illustrait déjà cette tension entre espérance et tragédie. Comme le souligne Danièle Hervieu-Léger dans Le pèlerin et le converti (1999), les quêtes spirituelles, qu’elles soient individuelles ou collectives, restent marquées par une recherche d’absolu souvent en décalage avec les institutions établies. Ce mouvement, étudié en profondeur par George Huntston Williams dans The Radical Reformation (1962), se distingue par son rejet des compromis avec les pouvoirs politiques et religieux de l’époque. En Suisse, en Allemagne ou aux Pays-Bas, des figures comme Conrad Grebel, Felix Manz ou Balthasar Hubmaier ont incarné une foi intransigeante, loin des « mitres dorées » des réformateurs magisteriaux comme Luther ou Calvin.

Mais qui étaient vraiment ces « révoltés de l’Évangile » (Neal Blough, 2017) ? Leur histoire, souvent réduite à des épisodes violents comme la prise de Münster (1534-1535), est bien plus complexe. Elle révèle une diversité de courants – des mystiques aux activistes – unis par une même volonté de vivre leur foi radicalement, c’est-à-dire « à la racine », sans concession avec les structures ecclésiastiques ou politiques dominantes.


1. La Réforme radicale : entre utopie et tragédie

L’anabaptisme naît dans un contexte de bouillonnement social et religieux. Contrairement à la Réforme luthérienne ou calviniste, portée par des princes et des magistrats, ce mouvement est avant tout populaire. Jean Séguy, dans Conflit et utopie (1999), le décrit comme un « groupement volontaire utopique », où des communautés de croyants, Bible en main, tentent de restaurer une Église primitive, égalitaire et séparée de l’État. Leur refus du baptême des nourrissons – d’où leur nom d’anabaptistes (« rebaptiseurs ») – symbolise leur rejet des traditions imposées. Pour eux, la foi doit être un choix conscient, une décision qui engage toute la vie.

Cependant, cette radicalité a un prix. À Münster, sous la direction de Jan Matthys et Jean de Leyde, l’expérience théocratique tourne au cauchemar : persécutions internes, polygamie imposée, et finalement, répression sanglante. Comme le montre Jean-Paul Sartre dans Le Diable et le Bon Dieu (1951), ces utopies religieuses, portées par un millénarisme fervent, basculent facilement dans la violence. La pièce de Sartre, souvent lue comme une réflexion sur les dérives du fanatisme, interroge : comment concilier l’idéal évangélique avec les réalités du pouvoir ? La réponse des anabaptistes sera diverse, allant de l’apocalyptique révolutionnaire (comme à Münster) à un pacifisme rigoureux (comme chez les mennonites, inspirés par Menno Simons).

La répression est féroce. Dès 1529, l’édit de Speyer condamne les anabaptistes à la peine de mort dans le Saint-Empire. Elisabeth Dirks, noyée en 1549 pour sa foi, n’est qu’une victime parmi des milliers. Le Miroir des martyrs (1660) de Thieleman van Braght témoigne de cette mémoire douloureuse, où la persécution devient un élément fondateur de l’identité anabaptiste.


2. Résistance et adaptation : du XVIe au XVIIIe siècle

Face à la répression, les radicaux protestants doivent s’adapter. Deux voies principales se dessinent :

  • Le pacifisme communautaire : Les mennonites, héritiers de Menno Simons, choisissent la non-violence et l’isolement. Leur refus de porter les armes et leur mode de vie sobre leur vaudront une relative tolérance, mais aussi une marginalisation durable. En Alsace, après la guerre des Paysans (1524-1525), ils fuient vers des régions plus accueillantes, comme la Suisse ou la Pennsylvanie, où ils fondent des communautés agrariennes.
  • Le piétisme et le dissent anglais : Au XVIIe siècle, de nouveaux mouvements émergent en marge du protestantisme officiel. Le piétisme, étudié par Anne Lagny (2001), insiste sur la conversion personnelle et une spiritualité intérieure, loin des dogmes rigides. En Angleterre, les dissenters (puritains, quakers, baptistes) défient l’Anglicanisme et l’absolutisme royal. La révolution anglaise (1642-1649) leur offre un bref répit, mais la Restauration de 1660 marque le retour de la persécution. Le Five Mile Act (1665) interdit aux pasteurs non-conformistes de s’approcher des villes, et les Conventicle Acts interdisent les rassemblements religieux hors de l’Église anglicane.

Ces groupes, bien que minoritaires, jouent un rôle clé dans l’émergence des idées démocratiques. Comme le note Hubert Bost dans Entre Désert et Europe (1998), les huguenots et les protestants radicaux contribuent à forger une culture de la résistance à l’arbitraire, préparant le terrain pour les révolutions libérales des XVIIIe et XIXe siècles.


3. Les Réveils : une radicalité renouvelée

Au XVIIIe siècle, les Lumières semblent sonner le glas des ferveurs religieuses. Pourtant, les Réveils (ou Great Awakening en Amérique) redonnent vie à la radicalité protestante. Les méthodistes, menés par John Wesley, bousculent les hiérarchies ecclésiastiques en prêchant un « salut pour tous », y compris pour les classes populaires. Aux États-Unis, des pasteurs comme Isaac Backus ou John Leland lient étroitement liberté religieuse et lutte pour l’indépendance. Leur slogan, « No king but King Jesus », résume leur rejet de toute autorité terrestre au profit de la souveraineté divine.

En France, les protestants, sortis à peine des persécutions (révoquées par l’édit de Tolérance de 1787), participent activement à la Révolution. Mais leur espoir d’une société régénérée par l’Évangile se heurte rapidement aux réalités politiques. Le XIXe siècle voit ainsi une tension persistante entre engagement social et retrait du monde, illustrée par les Amish ou les salutistes, comme Blanche Peyron, qui allient action caritative et prosélytisme.


4. Radicaux et modernité : entre subversion et intégration

Le XIXe siècle marque un tournant. Avec la sécularisation et la démocratisation, les mouvements radicaux gagnent en visibilité, mais perdent parfois leur edge subversif. Certains, comme les évangéliques américains, s’engagent dans des combats sociaux (abolition de l’esclavage, droits des femmes), tandis que d’autres, comme les pentecôtistes, se recentrent sur une spiritualité émotionnelle et charismatique.

Cependant, cette intégration a un coût. Comme le souligne Jean-Paul Willaime dans La précarité protestante (1992), certains groupes, une fois reconnus, adoptent des postures conservatrices, voire réactionnaires. Aux États-Unis, une partie de l’évangélisme se lie au nationalisme et au capitalisme, au point de soutenir des causes comme l’esclavage (Heyrman, 1998) ou, plus récemment, le trumpisme. Cette dérive interroge : la radicalité protestante, née d’un refus des compromis, peut-elle survivre à son succès ?


5. Les défis contemporains : entre fondamentalisme et innovation

Aujourd’hui, les héritiers de la Réforme radicale sont partagés entre plusieurs tendances :

  • Le fondamentalisme : Certains mouvements, comme les born-again Christians, défendent une lecture littérale de la Bible et un repli identitaire. Leur influence politique, notamment aux États-Unis, pose la question des limites entre foi et pouvoir.
  • Les Églises « delta » (Cabanel, 2012) : Issues de l’immigration ou des banlieues, ces communautés, souvent pentecôtistes, redéfinissent le protestantisme en France. Leur dynamisme contraste avec le déclin des Églises historiques.
  • L’engagement social : D’autres, comme les salutistes ou les protestants engagés dans l’écologie, tentent de concilier radicalité évangélique et action pour la justice.

Comme le rappelle Patrick Cabanel dans Histoire des protestants en France (2012), le protestantisme reste un laboratoire de tensions entre tradition et innovation. La question posée par Agrippa d’Aubigné dans Les Tragiques – comment vivre sa foi dans un monde hostile ? – est toujours d’actualité.


Conclusion : Une radicalité toujours vivante

Cinq siècles après la Réforme radicale, les défis restent les mêmes : comment concilier fidélité à l’Évangile et adaptation au monde ? Les radicaux protestants, qu’ils soient anabaptistes, piétistes ou pentecôtistes, rappellent que la foi ne se réduit pas à un conformisme religieux. Leur histoire, faite de persécutions, de rêves brisés et de renaissances inattendues, montre que la radicalité n’est pas une fin en soi, mais une quête permanente de cohérence.

Dans un monde marqué par le retour des tragédies (guerres, crises écologiques, montées des extrémismes), leur héritage invite à repenser le rôle des marges. Comme l’écrivait Alice Wemyss (1977), c’est souvent « dans la promotion de la femme, des opprimés, des exclus » que les mouvements radicaux ont brillé. Leur force réside peut-être dans cette capacité à contester l’ordre établi tout en proposant des alternatives concrètes – qu’il s’agisse des communautés mennonites, des luttes pour les droits civiques, ou des Églises engagées dans l’accueil des migrants.

En définitive, l’histoire des radicaux protestants est celle d’une tension jamais résolue entre fuga mundi (la fuite du monde) et transformation du monde. Elle nous rappelle que la foi, pour être vivante, doit sans cesse se reformer – « semper reformanda ».


Références clés

  • Blough, Neal. Les révoltés de l’Évangile. Le Cerf, 2017.
  • Fath, Sébastien. Dieu XXL, La révolution des mégéglises. Autrement, 2008.
  • Séguy, Jean. Les assemblées anabaptistes-mennonites de France. Mouton, 1977.
  • Williams, George Huntston. The Radical Reformation. SCJP, 1962.
  • Cabanel, Patrick. Histoire des protestants en France, XVIe-XXIe siècle. Fayard, 2012.
  • Sartre, Jean-Paul. Le Diable et le Bon Dieu. Gallimard, 1951.
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