Jimmy LAI, magnat de presse, symbole de la résistance pro-démocratie

Jimmy Lai est un magnat de la presse hongkongais devenu l’un des symboles majeurs de la résistance prodémocratie, dont l’engagement est étroitement lié à une foi catholique assumée et visible.

Origines et ascension

Né en 1947 en Chine continentale, Jimmy Lai arrive enfant à Hong Kong comme réfugié, pauvre et sans éducation formelle, et commence à travailler très jeune dans des ateliers de textile. Il devient entrepreneur à succès en fondant la marque de vêtements Giordano, puis se tourne vers les médias avec la création de Next Digital et de plusieurs titres populaires. Son style mêle journalisme de masse, ton tabloïd et enquêtes mordantes, ce qui lui vaut à la fois un immense lectorat et de nombreux ennemis parmi les élites politiques et économiques proches de Pékin.

Apple Daily, plate‑forme de liberté

En 1995, à l’approche de la rétrocession, il fonde le journal Apple Daily qu’il finance de sa propre fortune et qui deviendra l’un des quotidiens les plus lus de Hong Kong. Le journal adopte une ligne résolument prodémocratie, défend la liberté d’expression et critique ouvertement le régime chinois, tout en gardant un ton populaire et accessible. Apple Daily et les magazines liés à son groupe auront aussi une grande influence à Taïwan, bousculant un paysage médiatique jusque‑là jugé plus consensuel.

Son parcours

Avant Apple Daily, Jimmy Lai fonde au début des années 1990 le groupe de presse qui deviendra Next Media (puis Next Digital), avec comme première grande réussite Next Magazine. Ce magazine inaugure son style de presse : mélange de tabloïd très visuel, enquêtes agressives et ton ouvertement critique vis‑à‑vis des puissants, notamment les autorités chinoises et les grands tycoons liés à Pékin. Ce succès lui donne à la fois une base financière solide et une image de trublion insoumis, juste avant qu’il ne lance, en 1995, le quotidien Apple Daily.


L’affrontement avec Pékin

À partir des années 2010, Jimmy Lai s’affiche publiquement comme soutien du mouvement Occupy Central puis des grandes mobilisations prodémocratie de 2019, ce qui le place dans le viseur de Pékin et des autorités de Hong Kong. Après l’imposition de la loi sur la sécurité nationale en 2020, il est arrêté à plusieurs reprises et accumule les condamnations pour « rassemblements illégaux », « fraude » et infractions liées à cette loi, totalisant déjà plusieurs années de prison avant son grand procès politique. La fermeture forcée d’Apple Daily en 2021, après des perquisitions et le gel des avoirs, symbolise l’effondrement de la liberté de la presse dans la ville.

La condamnation à 20 ans

En février 2026, à 78 ans, la Haute Cour de Hong Kong le condamne à 20 ans de prison au titre de la loi sur la sécurité nationale, peine la plus lourde infligée dans ce cadre depuis 2020. Il est notamment accusé de « collusion avec l’étranger » pour ses contacts avec des responsables et organisations internationales, et de « publications séditieuses » liées à Apple Daily. Pour de nombreuses ONG et observateurs, cette peine revient pratiquement à une condamnation à mourir en prison et vise à faire un exemple pour terroriser le reste de la société civile.hrw+3

Une résistance nourrie par le christianisme

Jimmy Lai est un catholique fervent, converti en 1997 juste après la rétrocession, lors d’un baptême célébré par le cardinal Joseph Zen, autre grande voix critique du régime chinois. Ses proches et plusieurs articles soulignent que sa foi structure sa vision de la liberté comme un droit donné par Dieu, supérieur à tout pouvoir politique, et qu’elle le pousse à accepter le risque de la prison plutôt que le compromis avec la dictature. En détention, il est décrit comme demeurant calme, priant, soutenu par des réseaux chrétiens à Hong Kong et à l’étranger, au point que certains médias catholiques le présentent déjà comme un « martyr » de la démocratie hongkongaise.

En ce sens, on peut parler d’un résistant sur fond de christianisme : son combat pour les libertés publiques et la presse libre à Hong Kong n’est pas seulement politique ou libéral, mais porté par une conscience morale et spirituelle qui lui donne une dimension presque prophétique aux yeux de ses soutiens.

Entretien de John Mackenzie avec Sébastien Lai, fils de Jimmy Lai

La foi joue aussi un rôle important dans son engagement.

Oui, mon père est catholique, et sa foi l’aide énormément. En 2019, les communautés chrétiennes – catholiques et protestantes – ont joué un rôle très important dans les manifestations. Il y avait des prières, des chants religieux.

La religion donne un compas moral, une idée claire de ce qui est juste ou injuste. Mon père a d’ailleurs été condamné à treize mois de prison simplement pour avoir allumé une bougie et prié lors d’une veillée en mémoire des victimes du massacre de Tiananmen. Pour n’importe quel croyant, allumer une bougie et prier est un droit fondamental. Mais pour le Parti communiste chinois, Tiananmen reste un sujet totalement tabou.

Aujourd’hui, même à Hong Kong, il est impossible de commémorer publiquement Tiananmen. La police intervient immédiatement. C’est la preuve que le principe « un pays, deux systèmes » n’existe plus.

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Ce qui tient mon père debout en prison, c’est sa foi et la conviction d’avoir fait ce qui était juste. Lors de son procès, alors que les juges le harcelaient, il a simplement dit :
« À la fin des temps, la vérité apparaîtra dans le royaume de Dieu. »

C’est un homme qui aurait pu vivre confortablement, mais qui a choisi une vie qui a du sens.

revue conflits.com

Jimmy Lai ou le courage de la liberté

En Bref : : Jimmy Lai, symbole de la résistance face au totalitarisme chinois

Contexte :

  • Condamnation historique : Jimmy Lai, fondateur d’Apple Daily et icône pro-démocratie à Hongkong, est condamné à 20 ans de prison (équivalent à une peine de mort à 78 ans) pour « collusion avec l’étranger » et « sédition ».
  • Un procès politique : 2 ans de détention préventive, 10 minutes d’audience pour sceller son sort. Ses coaccusés, ayant témoigné contre lui, ont écopé de peines réduites (6 à 10 ans).

Son « crime » :

  • A créé Apple Daily (1995), journal indépendant devenu symbole de la liberté d’expression à Hongkong.
  • A soutenu les manifestations pro-démocratie de 2019 contre l’annexion de la ville par Pékin, en violation des accords sino-britanniques de 1984 (autonomie promise jusqu’en 2047).
  • Dernières paroles en cour : « La liberté d’expression, de religion, d’assemblée et la démocratie sont les valeurs fondamentales de Hongkong. »

Signification de la condamnation :

  • Fin de l’autonomie de Hongkong : Xi Jinping a remplacé « un pays, deux systèmes » par « un totalitarisme, un système ».
    • Fermeture d’Apple Daily (2021), répression systématique des opposants.
    • Exemple récent : arrestations de citoyens exigeant des comptes après l’incendie de Tai Po (160 morts), ou purge dans l’armée (ex. : limogeage du général Zhang Youxia, jugé trop prudent sur Taïwan).
  • Un système de terreur : Surveillance numérique, purges internes, et ambition hégémonique (contrôle de l’Asie-Pacifique, annexion de Taïwan d’ici 2027).

Jimmy Lai, miroir des régimes totalitaires :

  • Symbole de résistance : Comme les opposants russes (Navalny), vénézuéliens (Machado), ou iraniens (Mohammadi), il incarne le combat pour la liberté face aux dictatures.
  • Un message aux Occidentaux :
    • Dénonce la lâcheté des élites occidentales (citation de Soljenitsyne : « Le courage civique a déserté l’Occident »).
    • Critique la dérive autoritaire aux États-Unis (Trump, illibéralisme) et en Europe (dépendance économique envers la Chine, trahison des valeurs démocratiques).
    • Espoir : Malgré la répression, des mobilisations populaires (ex. : révolte contre le « zéro Covid ») montrent que la résistance est possible.

Appel à l’action :

  • L’Europe doit :
    1. Réduire sa dépendance économique à la Chine.
    2. Soutenir les démocrates chinois (ex. : Taïwan) et les minorités persécutées (catholiques, Ouïghours).
    3. Résister à la tentation autoritaire interne (populismes, corruption).

Source : Nicolas Baverez, Le Figaro, 16 février 2026.


Une chronique de Nicolas Baverez

CHRONIQUE - La condamnation à 20 ans de prison de Jimmy Lai, fondateur du journal « Apple Daily » à Hongkong et fervent défenseur de la démocratie, vient rappeler aux pays occidentaux le vrai prix de la liberté.

Le 9 février, à l’issue d’une audience de dix minutes qui a clos deux ans de procès, Jimmy Lai a été condamné par un tribunal de Hongkong à 20 ans de prison ferme pour collusion avec l’étranger et publication séditieuse. Simultanément, huit autres accusés ont écopé de peines allant de 6 à 10 ans de prison, réduites en échange de leur té­moignage à charge contre Jimmy Lai.

Compte tenu de son âge, 78 ans, de son emprisonnement depuis son arrestation, en avril 2020, dans la prison de haute sécurité de Stanley et de son état de santé très dégradé, la peine infligée à Jimmy Lai équivaut à une condamnation à mort. Le seul crime qui justifie son exécution judiciaire est d’avoir consacré sa fortune à la création d’un quotidien, Apple Daily, deux ans avant la rétrocession de Hongkong à la Chine par le Royaume-Uni en 1997. Puis d’avoir fait de son journal le quotidien de référence du territoire ainsi que le symbole de ses libertés. Enfin, de l’avoir mis au service des manifestants qui, en 2019, tentèrent de s’opposer à l’annexion de Hongkong par Pékin en violation des accords de restitution conclus avec le Royaume-Uni le 19 décembre 1984 qui garantissaient son autonomie jusqu’en 2047.

Jimmy Lai a accueilli le verdict avec le calme, la dignité et la fermeté dont il a fait preuve tout au long de l’instruction et des débats. Il n’a rien renié de ses convictions, réaffirmant devant ses juges que « la ­liberté d’expression, de religion, d’assemblée et la poursuite de la démocratie sont les valeurs fondamentales du peuple de Hongkong ». Il n’a pas eu un mot contre ses coaccusés qui ont obtenu un allégement de leurs peines en le dénonçant et en l’accablant.

La condamnation de Jimmy Lai enterre définitivement toute forme d’autonomie ou de marge de manœuvre de Hongkong vis-à-vis de Pékin, tout comme l’arrêt de la publication de l’Apple Daily, le 21 juin 2021, après l’arrestation de son fondateur, avait acté la fin de la liberté d’expression sur le ter­ritoire. Xi Jinping a substitué au principe « un pays, deux systèmes », fixé par Deng Xiao Ping, la maxime « un totalitarisme, un système ».

Ce système de terreur a conduit, après le tragique incendie du complexe de Tai Po, qui fit plus de 160 morts, à l’arrestation des citoyens qui exigeaient de connaître l’origine du sinistre. Il s’incarne également dans les purges qui ont décapité l’armée de libération nationale et qui ont culminé avec l’élimination, le 24 janvier, du général Zhang Youxia, 75 ans, qui cumulaient les fonctions de ministre de la Dé­fense et de chef d’état-major des armées, sous l’accusation de montrer une prudence excessive face à la volonté de Xi de pouvoir intervenir militairement à Taïwan dès 2027, date du 21e Congrès du Parti ­communiste qui doit lui offrir un quatrième mandat.

Jimmy Lai, à l’instar des rescapés des camps de l’Allemagne nazie ou de l’URSS stalinienne, éclaire la nature totalitaire de la Chine de Xi Jinping. Ce ­dernier a rompu avec le modèle de Deng Xiao Ping en rétablissant un pouvoir à vie absolu, en réaffirmant le contrôle du Parti communiste sur l’économie et la société, en mettant en place un Big Brother numé­rique, en assumant une politique extérieure très agressive qui entend assurer à la Chine la domination de l’Asie-Pacifique, qui passe par l’annexion de Taïwan, ainsi que le leadership mondial à l’horizon 2049 en vertu du principe selon lequel « l’Orient se lève et l’Occident décline ».

Face à la dérive idéocratique d’un régime fondé sur le mensonge et la terreur, Jimmy Lai témoigne de la résistance de la population chinoise, tout particulièrement de la minorité catholique. La révolte des Chinois face à la stratégie zéro Covid, qui a contraint Xi Jinping à un revirement complet, montre qu’il continue à exister des capacités de mobilisation et que le peuple peut parfois l’emporter sur le régime. L’Europe doit en tirer toutes les leçons, en dialoguant avec Pékin tout en réduisant méthodiquement sa dépendance économique, en endiguant la poussée de la Chine dans le monde, en soutenant la partie mino­ritaire de la civilisation chinoise qui a acclimaté la ­liberté, notamment à Taïwan.

La force d’âme de Jimmy Lai souligne également la corruption et la trahison des élites occidentales, donnant raison à Alexandre Soljenitsyne qui déclarait, en 1978 : « Le courage civique a déserté non seulement le monde occidental dans son ensemble, mais même chacun des pays qui le composent. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante. »

Force est de constater qu’aujourd’hui les grandes figures du combat pour la liberté se trouvent chez les résistants aux empires totalitaires, aux dictatures et aux théocraties du Sud, à l’image de Jimmy Lai en Chine, Alexeï Navalny en Russie, María Corina ­Machado au Venezuela ou Narges Mohammadi en Iran. À l’inverse, la corruption des dirigeants et la trahison des élites se trouvent en Occident.

Donald Trump en est exemplaire, qui a fait bas­culer en moins d’un an les États-Unis dans l’illibéralisme, soulignant l’extrême fragilité de la démo­cratie. Il a liquidé les contre-pouvoirs et l’État de droit avec le concours des oligarques de la techno­logie - symbolisé par la purge du Washington Post entreprise par Jeff Bezos pour le mettre au service d’une révolution d’inspiration fasciste -, sans ­rencontrer d’autre résistance que le Wall Street ­Journal et Jerome Powell à la tête de la Fed. Il a trahi l’Ukraine pour s’aligner sur la Russie de Vladimir Poutine, échangé le maintien du régime chaviste contre du pétrole, livré à la mort les manifestants iraniens en leur promettant de l’aide au moment même où il ouvrait des négociations avec les mollahs.

Jimmy Lai adresse aux citoyens des démocraties, dans une période où elles sont prises en étau entre les empires et la tentation autoritaire des forces po­pu­listes, un message d’alerte et d’espoir. Il est à la fois absurde et honteux pour les femmes et les hommes qui ont l’extraordinaire privilège de bénéficier de la liberté politique d’y renoncer pour des promesses ­illusoires de stabilité ou de sécurité. Les autocrates suppriment effectivement l’État de droit et la pro­tection des libertés individuelles mais n’apportent que la violence et l’oppression en guise de pro­tection. Il reste tout aussi vrai que la liberté n’aura pas définitivement perdu tant que des figures héroïques comme Jimmy Lai seront prêtes à mettre en jeu leur vie pour elle. N.B.

Le Figaro, le 16 février 2026



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