Etats-Unis - la résistance s'organise

ROMUALD SCIORA, essayiste franco-américain, directeur de l'Observatoire politique et géostratégique des Etats-Unis de l’Iris, signe une chronique alarmiste sur l’effondrement de la démocratie américaine dans le quotidien Libération du vendredi 20 février 2026. Son titre est significatif : "La démocratie américaine meurt sous nos yeux". Après avoir relevé les atteintes à l’Etat de droit et le virage autoritaire que prennent les Etats-Unis, il relève quelques raisons d’espérer, il note la résistance grandissante d’une partie de la population. Nous reportons cet article ici.

EN Bref :

« États-Unis : la démocratie en sursis face à l’autoritarisme trumpiste »

Un démantèlement systématique :

  • Institutions affaiblies :

    • Le Congrès perd ses prérogatives au profit de la Maison Blanche.
    • La justice est instrumentalisée (Cour suprême limitant le pouvoir des juges fédéraux, tribunaux sous influence).
    • Les agences fédérales sont muselées ou fermées (ex. : médias publics asphyxiés, universités censurées).
  • Violence d’État :

    • La police de l’immigration (ICE) agit comme une milice personnelle, avec des rafles violentes dans les villes démocrates.
    • Menace permanente d’invoquer l’Insurrection Act (état d’urgence) pour écraser l’opposition.
  • Réécriture de l’histoire :

    • Musées contraints d’édulcorer l’esclavage, mots bannis dans les administrations.
    • Universités sous tutelle (départements fermés, cours interdits à Princeton ou Columbia).

Projet global :

  • Intérieur : Instaurer un régime autoritaire via une « contre-révolution culturelle » ultraconservatrice (J.D. Vance, Susie Wiles en première ligne).
  • International : Détruire l’ordre multilatéral (alliances circonstancielles, traités bafoués, rapprochement avec la Russie). Les États-Unis deviennent une « superpuissance voyou », agissant par rapports de force bruts.

Une résistance fragile :

  • Parti démocrate paralysé :

    • Clinton discrédité (affaire Epstein), Obama inaudible.
    • Leurs prises de parole récentes (trop tardives) n’ont eu aucun impact.
  • Mouvements sociaux affaiblis :

    • Manifestations sporadiques (ex. : Minneapolis après les meurtres de Renee Nicole Good et Alex Pretti par l’ICE), mais rien de comparable à Black Lives Matter (26 millions en 2020).
  • Résistance quotidienne :

    • Villes sanctuaires, avocats pro bono défendant les migrants.
    • Professeurs et lycéens (Portland, Seattle) refusant la censure (ex. : affichage de livres interdits).
    • Journalistes et intellectuels harcelés (menaces, licenciements, fichages aux frontières).

Urgence morale : Résister aujourd’hui, c’est payer un prix (pertes d’emploi, intimidations), mais c’est aussi construire une digue contre la dérive autoritaire. « Combien de temps tiendra-t-elle ? »

Enjeu immédiat : Les élections de mi-mandat pourraient être contestées ou annulées. Le discours de Trump sur l’état de l’Union (21 février) s’annonce comme un test clé.

La résistance s’organise

Dans son film « 2+2 = 5 », Raoul Peck apporte sa pierre au combat en faveur de la défense de la démocratie. Il y rappelle que "la démocratie, ce n’est pas un bien de consommation : il faut la défendre tous les jours", un message central dans un contexte marqué par l’essor des populismes et la crise de la vérité. 

«Défendre la démocratie »

Raoul Peck, réalisateur de "2+2-5"

« Je souhaite me rapprocher au plus près de ce qui se passe aujourd'hui. Et je veux le faire à travers un discours universaliste, afin qu'il soit valable quelle que soit l'époque. "1984" n'est pas une envolée futuriste. La réinterprétation du langage, la réécriture de l'histoire, le culte de la personnalité, tous ces instruments conduisent à l'autoritarisme et au totalitarisme. George Orwell a su déterminer cette boîte à outils, c'est ce qui a fait sa force.»

Au-delà de la dénonciation, Raoul Peck entend aussi rappeler qu'il existe un recours. « Il a fallu que les habitants de Minneapolis se sentent directement menacés pour aller dans la rue et mettre leur corps en résistance. Rien n'est irréversible, estime le cinéaste de 72 ans.

Mais la démocratie ne peut pas être considérée comme acquise, il faut la défendre tous les jours. Le véritable danger est de se penser immunisé contre les dérives autoritaires et de croire que cela n'arrive qu'ailleurs.»

Extrait de l’article "Raoul Peck, cinéaste des combats démocratiques, redonne voix à Orwell - Ouest-France, le 1er mars 2026

Extraits de l’article de Romuald Sciora

"Du côté de la population, des mouvements courageux ont bien surgi - les manifestations à Minneapolis après la mort de Renee Nicole Good et d’Alex Pretti, abattus par des agents de l’ICE, ont rassemblé quelques milliers de personnes dans les rues de la ville.

Des rassemblements spontanés ont éclaté ici et là au cours de l’année écoulée, réunissant au total quelques millions d’Américains. Mais ces chiffres n’ont rien de comparable avec les près de 26 millions de manifestants que Black Lives Matter avait réussi à mobiliser au printemps 2020.

Pourtant, la résistance existe. Elle est moins spectaculaire, plus diffuse, mais elle est bien réelle. Elle se joue au quotidien dans les villes sanctuaires, parmi les avocats qui défendent gratuitement les migrants, dans les églises qui ouvrent leurs portes comme refuges, chez les policiers municipaux qui refusent de participer aux rafles fédérales.

Elle existe dans de nombreuses salles de rédaction malgré les pressions, les menaces de procès et les licenciements massifs. Elle existe dans les universités où des professeurs refusent d’appliquer les nouvelles directives idéologiques, au risque de perdre leur poste.

Elle existe chez ces lycéens de Portland, de Seattle, de Boston, qui protestent contre l’interdiction d’ouvrages sur l’esclavage ou les droits civiques. Dans le Tennessee, où des adolescents ont affiché sur les murs de leur établissement des passages de livres interdits.

Elle existe parmi les intellectuels qui continuent de dire non. Ceux qui, comme votre serviteur - citoyen américain pourtant -, se voient désormais régulièrement questionnés lors de leurs retours au pays, fouillés de manière humiliante aux aéroports, inscrits parfois sur des listes de surveillance.

Ceux qui voient les subventions de recherche promises pour leurs travaux soudainement refusées sans explication. Ceux qui reçoivent des lettres de menace, des coups de fil haineux, des campagnes de dénigrement orchestrées sur les réseaux sociaux.

Résister à Trump, pour l’instant, n’a certes rien à voir avec résister à Poutine en Russie ou à la junte en Birmanie. Mais ne nous y trompons pas : le glissement est enclenché et chaque capitulation rend la suivante plus facile.

Résister aujourd’hui aux Etats-Unis, c’est accepter de payer un prix - professionnel, social, parfois économique. C’est choisir de ne pas se taire quand le silence serait plus confortable.

C’est un geste d’une nécessité morale et politique profonde qui commence à prendre forme ici ou là à travers le pays, dans une mosaïque d’actes individuels et collectifs qui, mis bout à bout, constituent une digue fragile, mais têtue face à la déferlante autoritaire. Mais combien de temps tiendra-t-elle ?

Libération, le 20 février 2026

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