Héritage culturel et fidélité à l'Évangile

Dans les colonnes de l’Humanité du 14 novembre, le chroniqueur Jean-Emmanuel Ducoin dénonce la tentation de l’extrême droite cherchant à concilier héritage culturel et fidélité à l’Évangile, comme si cela était possible. Il le fait en citant le philosophe Louis Lourme.

Dans La Croix, il alerte contre la montée du « nationalisme chrétien », un courant qui réduit la foi à un marqueur identitaire et une morale publique, au risque de la vider de son essence évangélique. Ce débat, souvent ignoré du grand public, pose une question fondamentale : peut-on défendre une « culture chrétienne » tout en excluant des pans entiers de la société ?

Pour Lourme, cette tendance – qu’il qualifie de « dévoiement » – instrumentalise le christianisme au service d’un projet politique, le transformant en « religion civile ». Il rappelle que l’Évangile ne saurait être un simple ciment national, mais un message universel centré sur le Christ. L’exemple récent d’Éric Zemmour, qui assume être « pour l’Église et contre le Christ » dans son dernier livre (La messe n’est pas dite), illustre cette dérive.

Un enjeu majeur pour l’avenir du christianisme : comment concilier héritage culturel et fidélité à l’Évangile ?


Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin

Évangélique(s)

* Fermeté : L’observateur plus ou moins avisé cherche toujours ce que nous appelons les « signaux faibles » – vous savez, ces marqueurs de nos sociétés qui révèlent des tendances et nous instruisent sur le moment  d’évolution ou d’involution, comment les anticiper et/ou comment les combattre. À bas bruit, depuis quelques mois, plutôt quelques années (disons depuis l’élection du pape François), un débat idéologique secoue le monde chrétien, pour autant qu’on puisse le nommer ainsi. Ce débat n’a pourtant rien de souterrain, mais, autant l’admettre, il échappe totalement au grand public, singulièrement en France. Sauf aux lecteurs de La Croix. Le journal catholique suit non seulement le dossier de près, mais, depuis peu, n’hésite pas à s’engager avec une fermeté qui n’est pas sans réjouir le bloc-noteur.


Ce lundi, dans les colonnes du quotidien, le philosophe Louis Lourme résumait ainsi la situation sans tourner autour du pot : « Cette ritournelle, c’est la conception du christianisme envisagé d’abord et avant tout comme un ensemble de valeurs ou de repères culturels censés garantir la cohésion nationale, et qu’il faut défendre contre un péril. Petite musique qui se répand dans l’espace médiatique, en France et ailleurs, et qu’on appelle le nationalisme chrétien. »

Dérives du nationalisme chrétien

Les mots sont lâchés. En vérité, une controverse de grande ampleur, idéologique (donc) et politique (forcément), se déploie parmi les chrétiens de France et d’ailleurs, et de sa résolution dépendra l’orientation fondamentale du christianisme au XXIᵉ siècle. L’enjeu, qui semble loin de nos préoccupations et de nos combats au quotidien, n’a pourtant rien d’anodin. Louis Lourme, auteur remarqué et engagé de Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? et de Qu’est-ce que le patriotisme ? (Vrin, coll. « Chemins philosophiques »), s’inquiète en ces termes : « Cet air-là, les chrétiens le connaissent bien parce qu’il revient régulièrement dans l’histoire sous des formes qui varient légèrement selon les époques. Et, à chacun de ces retours – comme ce fut le cas à l’époque de Maurras –, il faut prendre le temps de le reconnaître et d’en pointer les profondes dissonances pour éviter qu’on ne s’y habitue. »

Et il questionne : « Car qu’y a-t-il de chrétien dans le nationalisme chrétien ? Est-ce honorer le cœur du message chrétien que d’en faire une patrimonialisation censée permettre de définir et de souder l’identité d’un pays ? » Louis Lourme, directeur du prestigieux lycée jésuite Saint-Joseph de Tivoli à Bordeaux, va beaucoup plus loin : « Quelle que soit sa forme, le nationalisme chrétien, c’est toujours la foi réduite à un drapeau : un christianisme sans Christ, devenu morale publique et ciment identitaire. C’est bien cela le comble : au nom d’une prétendue défense du christianisme, voici le christianisme transformé en simple religion civile. En convertissant l’Évangile en instrument d’unité nationale, le nationalisme chrétien n’est alors pas simplement une forme imparfaite, partiale ou réduite du christianisme, il en est un dévoiement, qui instrumentalise le religieux au service d’un projet politique. » Comment le dire mieux ?

Inaudible

Évoquant carrément un « nouveau paganisme » en prétendant se donner de la hauteur ou de la profondeur spirituelle, le nationalisme chrétien récupère un adjectif – « chrétien » – dont il s’applique manifestement à ignorer le sens, et qu’il contribue à rendre inaudible. Louis Lourme se permet de mettre en garde : « Au jeu du “nationalisme chrétien”, les chrétiens perdent deux fois : une première fois parce qu’ils se retrouvent sommés de devoir prendre position dans un débat qui n’a rien d’évangélique ; et une deuxième fois parce que cela défigure, dans l’espace public, la manière dont l’Évangile peut être entendu. »

La question posée aux chrétiens est bel et bien la suivante : comment se prévaloir d’une culture chrétienne tout en excluant des pans entiers de la société ?

Précision : l’ami de Bolloré, Éric Zemmour, vient de publier La messe n’est pas dite. Pour un sursaut judéo-chrétien chez Fayard, évidemment. L’extrémiste de droite passe aux aveux, en reconnaissant être « pour l’Église et contre le Christ ». Pas de quoi s’étonner, non ?


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