Face aux églises fermées en Algérie, la France ne peut plus fermer les yeux

Les chrétiens kabyles en Algérie subissent persécutions et discriminations, avec la fermeture de leurs églises et une législation restrictive. Malgré leur ferveur, ils sont rejetés par la hiérarchie ecclésiale et se tournent vers le protestantisme. La France, terre d’accueil pour beaucoup, doit intervenir pour défendre leur liberté religieuse.

Interrogatoires pour détention d’une bible, descentes de police dans des cultes domestiques, harcèlement au quotidien… À la veille de Noël, la sénatrice LR,  et l’universitaire, Valérie Boyer, rappelle les persécutions subies par les chrétiens kabyles en Algérie.

En Bref :

Contexte historique et culturel

  • Héritage chrétien ancien : La Kabylie, en Numidie antique, fut un foyer du christianisme dès le IIᵉ siècle, avec des martyrs célèbres (Scillitains, Perpétue, Félicité) et des Pères de l’Église (Augustin, Cyprien, Tertullien). L’islamisation, tardive et partielle, a laissé place à un syncrétisme religieux et culturel berbère.
  • Colonisation française : Au XIXᵉ siècle, les missions catholiques (notamment les Pères Blancs) se développent en Kabylie, perçue comme moins radicale et plus ouverte. Le « mythe kabyle », souvent présenté comme une construction coloniale, repose en réalité sur un particularisme documenté, mêlant résistance à l’arabisation et attachement à l’identité berbère.

Renouveau chrétien et répression

  • Conversions massives : Dans les années 1980-1990, en réaction à l’islamisme et à l’arabisation forcée, des villages entiers se convertissent, surtout au protestantisme, en raison de son organisation décentralisée et de son culte en langue kabyle.
  • Répression légale :
    • Ordonnance 06-03 de 2006 : Criminalise les conversions hors de l’islam et soumet toute pratique religieuse non musulmane à autorisation (aucune délivrée depuis 2006).
    • Article 144 bis 2 du code pénal : Jusqu’à 10 ans de prison pour « offense » à l’islam ou au prophète, notion floue ouvrant la porte à l’arbitraire.
    • Résultat : 47 églises fermées en Kabylie. Les chrétiens, ni arabes ni musulmans, sont exclus du cadre constitutionnel algérien (islam religion d’État, arabité nationale) et privés de droits fondamentaux.

Persécutions quotidiennes

  • Harcèlement administratif et policier : Contrôles des pâtisseries (recherche de bûches de Noël), interrogatoires pour détention de bibles, descentes dans des cultes domestiques, pressions communautaires.
  • Climat de peur : Noël, temps d’espérance, devient un exercice de survie. Les chrétiens célèbrent dans la clandestinité, comme aux premiers siècles.
  • Asymétrie religieuse : Les fêtes chrétiennes sont interdites, tandis que le non-respect du jeûne musulman est sanctionné.

Situation en France et enjeux diplomatiques

  • Persécutions importées : Les chrétiens kabyles réfugiés en France subissent menaces et pressions, y compris de la part de réseaux consulaires ou communautaires algériens.
  • Affaire Christophe Gleizes : Journaliste français incarcéré en Algérie pour un reportage en Kabylie, illustrant la répression étendue aux voix critiques (chrétiens, amazighs, journalistes).
  • Responsabilité française : La France, terre d’accueil de la première communauté étrangère algérienne, garantit la liberté religieuse aux Algériens sur son sol, mais l’Algérie ne réciproque pas pour ses minorités. Une asymétrie « diplomatiquement intenable ».

Message final

Les chrétiens kabyles, héritiers d’une histoire bimillénaire, résistent malgré tout, allumant les bougies de l’Avent « comme une prière dans la nuit ». L’article appelle la France et l’Europe à agir pour préserver ces « lumières » menacées, soulignant qu’une démocratie se juge à sa capacité à défendre les minorités opprimées.

Enjeu clé : La Kabylie, carrefour spirituel historique (juifs, chrétiens, musulmans), voit aujourd’hui sa diversité étouffée par un nationalisme arabe et islamique excluant. La question dépasse le religieux : c’est celle des droits humains et de la liberté de conscience.

En Kabylie, à l’approche de Noël, les chrétiens n’allument pas les quatre bougies de l’Avent pour célébrer paisiblement : ils les allument en tremblant. Ce qui devrait être un temps d’espérance, de paix, de joie et d’amour devient un exercice de survie spirituelle.

À moins d’une heure de vol de la France, des hommes et des femmes vivent leur foi comme aux premiers siècles du christianisme, dans la clandestinité, avec la peur pour compagne.

La comparaison avec les martyrs nord-africains n’est pas un effet de style. C’est une réalité que les historiens reconnaissent : la région qui vit s’épanouir le christianisme antique est aujourd’hui celle où les chrétiens doivent de nouveau se cacher.

À l’époque romaine, l’actuelle Kabylie se trouve en Numidie. Très peu romanisée, elle connaissait un dynamisme religieux, intellectuel et commercial particulier.

Le christianisme est présent en Afrique du Nord depuis le IIe siècle et les premiers martyrs documentés en latin sont des Numides (martyrs scillitains, Perpétue et Félicité). Des Pères de l’Église tels que saint Augustin, Cyprien, Tertullien, ou le pape Gélase étaient numides.

L’islam pénètre en Afrique du Nord à partir du VIIe siècle, mais la Kabylie est islamisée tardivement et partiellement. Elle conserve sa dimension syncrétique.

Au XIXe siècle, lors de la colonisation française, les missions catholiques vont très vite s’épanouir en Kabylie. Les Kabyles sont réputés moins radicaux dans l’islam et sont perçus comme un pont entre la France et l’Algérie naissante. Ce particularisme donnera lieu à ce que l’on nomme le « mythe kabyle », une notion elle-même en grande partie construite. Selon certains tenants des théories décoloniales, il s’agirait d’une création de la France. Mais le particularisme kabyle est avéré, documenté et nullement issu d’une quelconque propagande coloniale.

Sous l’impulsion du cardinal Lavigerie, les Pères Blancs vont déployer leur mission prioritairement en Kabylie. Ils y ont laissé un souvenir fort, même chez les non-chrétiens. Tout au long du XXe siècle, des grandes figures politiques et littéraires kabyles étaient déjà des catholiques. Mais c’est dans les années 1980-1990 que le christianisme va entrer sur le devant de la scène, en partie en réaction à l’islamisme et à l’arabisation qui se confond avec elle. Les offices sont tenus en kabyle, point très important. Malgré leur ferveur, les convertis vont être rejetés par la hiérarchie ecclésiale qui cherche à faire profil bas durant la Décennie noire et l’affaire des moines de Tibhirine. Ils se tournent dès lors vers le protestantisme. Par ailleurs, la décentralisation de la Kabylie et le tissu social s’accommodent particulièrement de l’expression évangélique très horizontale, qui reconnaît le sacerdoce universel. Les conversions vont dès lors être massives, par villages entiers, à tel point que cet élan va être pris pour une menace par le gouvernement algérien soutenu par l’armée qui a effectué sa mue après la Décennie noire.

Ainsi l’ordonnance 23-06 est adoptée en 2006, criminalisant les conversions et régulant toutes les pratiques religieuses non musulmanes, l’un des instruments les plus restrictifs du monde méditerranéen. L’ouverture d’un lieu de culte ou de prière doit être soumise à l’autorisation des autorités et, de fait, aucune autorisation n’a été délivrée depuis 2006. Par ailleurs, l’article 144 bis 2 du code pénal prévoit jusqu’à dix ans de prison pour toute offense au prophète ou aux dogmes de l’islam, donnant ainsi un fondement légal aux poursuites pour blasphème. « Offense » étant une notion laissée à l’appréciation des juges, c’est la porte ouverte à l’arbitraire.

Aujourd’hui, toutes les églises de Kabylie ont été fermées, soit quarante-sept. Le gouvernement algérien parachève le programme de la Constitution de 1963, qui affirme que l’Algérie est arabe (art.2) et l’islam religion de l’État (art.3). La machine de l’acculturation arabe tourne à plein régime. Les derniers chrétiens d’Algérie ne se trouvent presque plus qu’en Kabylie, à cause du particularisme kabyle (syncrétique et berbère). Le rouleau compresseur passe déjà sur l’ensemble des Kabyles, qui ne sont pas arabes et l’affirment avec force, mais c’est la double peine pour les chrétiens kabyles, puisqu’ils ne sont ni arabes ni musulmans et donc hors de la Constitution, presque privés de droits et de citoyenneté.

Et lorsque la loi n’est pas suffisamment dissuasive, l’administration prend le relais : contrôles des pâtisseries pour traquer les bûches de Noël, interrogatoires pour détention d’une bible, descentes de police dans des cultes domestiques, harcèlement au quotidien.

On interdit la fête des uns alors que l’on sanctionne ceux qui ne suivent pas le jeûne des autres. Cette asymétrie ne peut plus être ignorée.

On oublie trop vite que l’Algérie fut longtemps un carrefour spirituel : près de 130 000 Juifs y vivaient avant 1962, et le christianisme y prospéra bien avant l’islam - notamment dans les régions berbères.

Beaucoup de Kabyles chrétiens ou apostats pensaient trouver en France un refuge. Et pourtant ils continuent d’y subir des menaces, du harcèlement communautaire et consulaire dans un climat de peur importé jusque dans l’Hexagone. Des citoyens français d’origine kabyle ont de surcroît été arrêtés en Algérie dans des conditions opaques, laissant leurs familles démunies. Plus grave encore, certains acteurs ou relais liés aux réseaux consulaires ou communautaires se rendent eux-mêmes responsables de pressions, de brimades et parfois de véritables persécutions envers des personnes pourtant réfugiées sur notre sol. C’est donc un problème français, car l’Algérie est le pays d’origine de la première communauté étrangère vivant en France.

La condamnation de Christophe Gleizes, journaliste français incarcéré en Algérie pour « apologie du terrorisme » après un reportage en Kabylie, confirme qu’aujourd’hui encore la Kabylie paye le prix fort pour toute tentative de rendre visible sa réalité.

Cette affaire montre que la répression ne cible plus seulement les croyants, mais aussi ceux qui, par leur plume ou leurs enquêtes, osent dénoncer l’oppression, révéler des souffrances, exposer des minorités. C’est un signal fort lancé à toute voix dissidente — chrétienne, amazighe, kabyle, libre.

La France garantit une liberté religieuse totale aux citoyens algériens vivant sur son sol. L’Algérie­, elle, ne garantit pas la liberté religieuse à ses propres minorités. Cette asymétrie n’est pas seulement injuste : elle est diplomatiquement intenable­.

En Kabylie, les chrétiens allument aujourd’hui les quatre flammes de l’Avent comme on trace une prière dans la nuit. Un geste fragile, mais indomptable­.

À la France - et à l’Europe - de tendre la main avant que ces lumières ne se perdent dans l’obscurité. Car une démocratie se reconnaît à la lumière qu’elle choisit de défendre.

Le Figaro, le 15 décembre 2025


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